LA ROMANCE PROMESSE D’AILLEURS

Madame M a posé ses trois valises sur le quai et elle regarde le train bleu, émerveillée. Gare de l’Est, le train des rois et le roi des trains s’impatiente, il fulmine, il rugit, la locomotive en tête comme une bête malcontente. Gravé en lettres d’or sur la peinture couleur de nuit balkanique, le nom de la ligne étincèle dans la lumière du petit jour : Venise-Simplon-Orient-Express.

Ce n’est pas à Venise la Sérénissime que Madame M se rend, mais à l’étape suivante, dans cette ville qu’on nomme parfois L’Impériale : la jeune femme a réservé un aller simple, un Paris-Vienne. Elle s’est offert cette aventure à l’occasion de son anniversaire. Ses trente ans. Elle doit descendre à Vienne demain, en fin de matinée, où elle a réservé un hôtel pour quatre jours. Le train, lui, continuera sa route vers l’Orient, Budapest et enfin la fière Istanbul, la feue Constantinople.

On a demandé son nom, sur le quai, ce à quoi elle a répondu distraitement : M. Madame M. On a pris ses bagages et on les a emportés. Elle a remercié. Le coup de sifflet soudain a été donné. Elle s’étonne. Déjà ? Confusément elle s’agrippe et monte.

La porte de sa cabine est ornée du chiffre deux. Ses valises l’attendent. La seconde couchette est vide, et Madame M espère secrètement que celle-ci le restera, au moins jusqu’à Vienne, ou Prague, ou Venise, au moins pour la seule nuit qu’elle s’apprête à passer ici.

Le train se met en branle tandis qu’elle rejoint l’un de ces compartiments tapis, ces petits salons des secrets, où il lui tarde de s’installer pour voir le paysage défiler. Des têtes couronnées, des célébrités comme la jolie Joséphine Baker, la célèbre Vénus Noire, des espionnes comme la belle Mata Hari, des auteurs tels que Colette, Graham Green, Paul Morand, Vladimir Nabokov, Léon Tolstoï, Ernest Hemingway, se seront peut-être trouvés à cette même place avant elle. Contre sa poitrine, Madame M serre Le Crime de l’Orient-Express, le best-seller d’Agatha Christie. Quoi de mieux, n’est-ce pas, pour égayer son voyage ?

Il fait nuit déjà quand le train fait halte dans une première gare. Auréolés d’un halo de lumière dorée, que diffusent les lampadaires, des passagers emmitouflés s’engouffrent dans le train. Madame M les distingue à peine entre les gouttes qui se collent à la vitre. Dehors il pleut à verse. Un terrible orage a été annoncé pour la nuit, il pourrait même ralentir leur trajet. Madame M trouve cela d’un romantisme absolu.

Quand le dîner est annoncé, M se trouve encore à lire. Le détective Poirot, assommé de sommeil, vient de passer la tête dans le couloir, et voit s’éloigner une ombre furtive vêtue d’un kimono rouge. Un suspect ? Elle referme le polar, presque déçue de devoir s’interrompre.

Pour rejoindre la voiture-restaurant, M traverse les voitures du nom de Flèche d’Or et Etoile du nord. Si belles, avec leurs panneaux lambrissés, leurs marqueteries exotiques, leurs décors en platane, leurs divines dorures, et surtout le célèbre triptyque de naïades en pâte de verre réalisé par René Lalique ; trois grâces dansant sur des panneaux d’acajou de Cuba.

Dans la voiture-restaurant, un air de valse passe sur tourne-disques. Pour un peu, on se croirait bel et bien dans les années vingt. Les femmes sont en robe de soirée. Les hommes aussi se sont pris au jeu. Ça et là, des gentlemen, d’élégants dandys à la mode dix-huitième savourent une coupe de champagne ou un Spritz. On ne voyage pas à bord de l’Orient-Express deux fois au cours de la même vie. M regrette de ne pas avoir fourni cet effort. Elle s’installe et, sous la serviette blanche, cache ses genoux et un bout de sa très sobre tenue de voyage.

Bien vite, les odeurs émanant des cuisines la confortent dans son choix d’avoir délaissé le livre au profit du dîner. Au menu, ce sont asperges sauce Gribich, bisque d’écrevisses au vin blanc, terrine de canard truffée, tournedos béarnaise et ses pommes noisette, suivi encore du fromage et des desserts.

Certains passagers ont tout juste eu le temps de poser leurs valises et de s’asseoir. Leurs vêtements et leurs cheveux sont encore mouillés de la pluie. Il règne dans la voiture-bar une joyeuse cacophonie, et par- dessus la musique. Les tables sont dressées par deux, par trois ou par quatre. La table de M ne comporte qu’un seul couvert. Un peu plus loin, une autre femme semble n’être en compagnie de personne. Qu’elle- même. Le confort de la solitude. La voyageuse lui tourne le dos, M ne distingue que son grand chapeau rond, à la mode dans les années trente. Elle le retire, libérant une cascade de cheveux dorés et humides. Un manteau de fourrure est mis à sécher, sur le dossier du siège.

M mange léger, elle s’arrête aux asperges et à la soupe d’écrevisses, elle décline le reste, le plat principal, le fromage et les desserts. Elle accepte le digestif. Puis elle reprend le chemin de sa cabine, tout à sa hâte de replonger dans son polar. Le chiffre deux sur sa porte brille à la lueur des lampes de coursives. Elle rit. Dans le roman, il s’agit de la cabine de Samuel Ratchett, alias Cassetti, la victime. Elle eut préférer la couchette numéro une, occupée par le célèbre détective !

Dans la cabine, deux valises sont maintenant disposées au pied de la seconde couchette. Il fallait s’attendre àavoir de la compagnie. M décide de se mettre au lit, sans attendre l’arrivée de son compagnon de voyage, qu’elle espère discret et poli. Elle fait sa toilette et, pour se faire, verrouille la porte. Mais bientôt, trois coups secs sont portés contre le bois. M porte son déshabillé de nuit, décoré de dentelle blanche. Elle s’entoure d’un châle qu’elle attrape sur la banquette-lit, et entrouvre la porte.

Dans le couloir, en train d’attendre, se trouve la femme au chapeau, celle qui mangeait seule à sa table. La femme au chapeau lui dit, bonjour, ceci est également ma cabine, puis-je entrer ? Elle s’exprime avec cet accent chantant, propres aux descendants des terres italiennes. M s’excuse, elle bégaye, mais oui, bien entendu. Puis elle s’éclipse pour la laisser passer, et la femme au chapeau se coule à l’intérieur.

Tandis qu’elle déballe ses affaires, M ne peut s’empêcher de la détailler à la dérobée. La femme au chapeau est grande et très fine, et gracieuse, et un brin féline. Ses cheveux sont épais, et longs, et blonds, plutôt blonds oui, et bouclés, et un peu emmêlés par la pluie. Son teint est clair, sans fard et sans apprêts. Elle ne se maquille pas. Elle n’en a pas besoin. Elle a des lèvres roses, d’un rose cru. Et de grands yeux, noirs, et profonds. Et deux poches qui soulignent ces yeux, quand elle sourit. La femme au chapeau lui sourit timidement ; avec une fausse retenue.

Soudain, un bruit de ferraille attire l’attention des deux femmes. Un long couteau à la lame aiguisée git sur le sol. La femme au chapeau se penche et le saisit avec la plus grande précaution. Le sang de M dans ses veines se glace. Immédiatement, elle pense au personnage d’Agatha Christie, assassiné de douze coups de couteau. Mais la femme au chapeau a replacé le couteau dans un écrin de velours, qu’elle a ensuite rangé dans sa valise. Elle se retourne et dit, avec un sourire contrit, mes plus sincères excuses, j’espère ne pas vous avoir effrayée, je reviens d’un stage de coutellerie dans les Alpes, il s’agit du couteau que j’ai façonné sur place.

Le couteau est rangé, M respire à nouveau. La femme au chapeau lui tend une main gracieuse et dit, je n’ai pas pensé à me présenter, je me nomme Caroline, et vous ?

Je suis M, dit Madame M, c’est drôle, vous portez le prénom d’un des personnages du Crime de L’Orient- Express, hum, Caroline… Caroline… Caroline Hubbard, complète la dénommée Caroline, en souriant plus largement. Et de confier, quelle coïncidence, je suis moi-même folle de l’oeuvre d’Agatha Christie. Je les ai tous lus, j’en aime de très nombreux, mais j’admets que Le Crime de L’Orient-Express est d’une imagination grandiose, d’un suspense insoutenable !

Les deux femmes discutent encore quelque temps, de littérature, de voyages, de grandes capitales, de la météo terrible de la nuit à venir. Elles se trouvent des points communs. M confie qu’elle est écrivaine, que ce légendaire voyage, la symphonie des steppes sur leur route, les rives bleues du doux Danube, son arrivée sous un ciel d’ailleurs doivent lui inspirer son prochain roman, du moins elle l’espère. Caroline répond qu’elle est peintre, que leurs errances folles, les volutes au vent égrenés par la voiture de tête, le ciel déchiré d’éclairs cette nuit lui glisseront sûrement l’idée de quelques croquis.

M lit quelques pages de plus à la lumière chancelante de la lampe de chevet, qui tremblote au gré des embardées. Hercule Poirot est en passe de faire quelque trouvaille lui révélant l’identité du tueur. Elle baille. Elle pose le livre. Elle souhaite à Caroline une bonne nuit. Caroline est dans le cabinet de toilette, elle fredonne un air italien, elle ne l’entend pas. M s’endort vite, bercée par la traversée des Alpes, les vents violents qui secouent à peine leur voiture, et par la voix grave de Caroline.

Dans la nuit, un coup de tonnerre éclate. M se réveille en sursaut, le coeur battant. Dans la cabine on dirait qu’il fait jour. Ebahie, la jeune femme contemple le ciel déchiré par l’orage et pourtant éclairé par la lune. C’est sublime.

Soudain la porte claque. La couchette de Caroline est vide. Vient-elle de sortir ? M se tire du lit et passe la tête dans le couloir. Elle a le temps de discerner une tenue vaporeuse et rouge, élancée à travers le wagon désert, avant que celle-ci ne pénètre dans une autre voiture. Le kimono rouge… Le kimono rouge du tueur… Terrifiée, M referme la porte et se cadenasse à double tour. Puis, sans oser allumer la lumière, de peur d’éveiller l’attention, elle fouille les valises de sa comparse. Enfin elle trouve l’écrin de velours.

L’écrin est vide. Le couteau a disparu. Caroline l’a emporté. Caroline, la tueuse ?

Le bras longuement suspendu en l’air, Madame M se retient de tirer sur la sonnette d’alarme. Elle tente de contenir son imagination sans bornes. Le kimono rouge, la disparition, le couteau, l’admiration de la femme au chapeau pour les polars d’Agatha Christie, et puis ce prénom, Caroline… Se prénomme-t-elle vraiment comme elle le prétend ? Ou s’agit-il de quelque folle à lier, décidée à réécrire ce best-seller de la pointe de son arme ? M attend anxieusement son retour, combien de temps elle ne sait pas, vingt minutes, peut-être trente, mais la femme au chapeau ne reparaît pas.

À bout de force, M sonne enfin. On vient vite. Un groom à la mine tranquille. Elle lui dit, n’avez-vous rien vu d’anormal ? Le groom dit, non Madame, à quoi faites vous référence exactement ? Il doit voir sa mine terrible, car, il dit, d’un ton rassurant, l’orage est passé, tout est calme, nous n’aurons pas de retard dans la prochaine gare, au petit matin, avez-vous besoin d’autre chose ? Madame M ose enfin demander si une silhouette portant un kimono rouge a été aperçue. Le groom semble perplexe, il dit, toutes mes excuses, ma surveillance s’arrête au périmètre de cette voiture, voulez-vous que je signale la moindre chose aux responsables des autres voitures ? M dit que non. Elle s’excuse de l’avoir dérangé pour si peu au milieu de la nuit. Le groom répond poliment qu’il est enchanté d’avoir pu la renseigner, qu’il s’agit de son travail.

M referme la porte, rassurée de la vigilance de l’homme qui vient de la quitter. Elle tente encore de se résonner, elle s’enjoint de ne pas ouvrir les vannes de la panique. Elle veille longtemps. Mais Caroline n’est pas revenue. M ne sait pas à quelle heure elle s’est endormie.

Une secousse un peu plus brusque que les autres lui fait ouvrir des yeux écarquillés. Une lumière blanche et crue inonde son champ de vision. Le petit jour se déverse abondamment dans la cabine. De l’autre côté de la paroi, M croit percevoir une série de glapissements. Le train est arrêté en gare. Laquelle, M ne sait pas. Venise sans doute. Sur la couchette d’à côté, les affaires ont disparu. Caroline a disparu, elle s’en souvient à présent. Tout lui revient.

Dans le couloir, le glapissement s’est transformé en cri suraigu. L’angoisse de M la saisit à nouveau. Elle se lève d’une traite et se précipite pour remonter la source des cris. Dans la cabine voisine, une femme s’époumone. Elle crie, James, oh James, nom de nom ! À l’aide !…

Madame M surgit. Un homme gît sur le sol de la cabine, le crâne tout ensanglanté. Il ne bouge pas. Dans la tête de M défile en un rien de temps la ribambelle d’accusations qui désigne Caroline coupable. Elle se voit déjà aux assises, sur le banc des témoins, mitraillée par les photographes sur le parvis du palais de justice, pressée de raconter encore et encore comment elle a échappé de justesse à la mort, et côtoyé cette femme-assassin de si près.

Au sol, l’homme à la tête ensanglantée gigote faiblement. La femme dit à M, c’est mon mari, il a dû tomber du lit quand le train a freiné, voulez-vous m’aider à le relever ? M est toujours figée dans l’horreur. Autour d’elle, toutefois, le ballet de la vie reprend. Déjà un groom accourt, l’homme en un rien de temps est debout. Il est juste un peu sonné, les blessures à la tête, c’est connu, saignent toujours abondamment.

M prend enfin conscience qu’elle se trouve toujours dans son déshabillé blanc et que les gens autour l’observent, gênés ou amusés. Le rouge lui monte aux joues. Elle regagne sa cabine en courant. Le train frémit, puis se remet en marche, avec ce halètement caractéristique de vieille machine de charbon. Tandis qu’à l’extérieur le quai se met à défiler lentement, M entrevoit une silhouette au grand chapeau.

La femme au chapeau la voit à travers le carreau. Elle lui adresse un signe de la main. Sous le manteau de fourrure, M distingue un habit rouge. Le même qu’elle lui a vu porter cette nuit, assurément, tandis qu’elle s’éloignait le long du wagon. Pas un kimono. Juste une robe.

M regarde autour d’elle, désorientée. Enfin, le remarque. Le mot. Posé sur sa valise. Elle le saisit. C’est une note de Caroline. Quelques lignes. Elles disent :

« Pardonnez mon absence durant la nuit, il m’a été rapporté que cela vous a préoccupée. La lune et l’orage dans le ciel m’ont captivée, et j’ai ressenti le besoin de les dessiner. Je me suis rendue dans une voiture-salon et j’ai travaillé à la lumière des lampes d’étude. Vous dormiez ce matin. Je n’ai pas osé vous éveiller pour vous dire adieu. Je vous laisse en souvenir l’un de mes croquis réalisés rapidement au cours de la nuit. J’espère qu’il vous plaira. J’aurais souhaité vous connaître plus longuement. Signé : L.A. Post scriptum : je réalise certains détails au couteau et à l’encre de Chine. »

M comprend que ces initiales, L.A., font référence à Linda Arsen, la véritable identité du personnage de Caroline Hubbard dans l’oeuvre d’Agatha Christie. Elle rit. Voilà qui est bien trouvé ! Le croquis n’est pas réalisé aussi vite que Caroline le prétend. Il s’agit d’elle-même, Madame M, endormie sur la couchette. Le ciel d’orage, en effet, est réalisé au couteau et à l’encre de Chine. Un rayon de lune éclaire son visage, sa gorge de craie. M, seule au milieu de la cabine, rougit.

Elle saisit seulement qu’elle vient de vivre l’un de ces coups de foudre mutuels et rares, littéraire et pas que, cette entente parfaite entre deux femmes, qui est trop déconcertante pour être comprise à temps. M reporte son attention au-dehors mais le quai a disparu. La fascinante femme au chapeau a trop vite disparu, elle aussi, sans laisser de trace. Seulement dans sa mémoire. M attrape frénétiquement un stylo et une femme, et elle se met à écrire.

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