La romance du Voyage à Kyõto-shi

Les ondes de jade se propagent, à la surface du bassin ; le grand Pavillon scintille de l’or de tout Kyoto. Dans le parc du Jardin Impérial, l’écrivaine s’est installée à l’ombre d’un cerisier en fleurs : on est début avril. Son carnet en main, elle est venue chercher l’inspiration.

Deux apprentis Geikos passent. Pour étouffer un éclat de rire, l’une d’elles place une main de porcelaine devant sa bouche, dans une ébauche de retenue. Quel âge ont-elles ?… se demande l’écrivaine. Quinze, peut-être seize ans, tout au plus ? Leurs okobos de bois, qu’elles chaussent avec des socquettes blanches, les forcent à de tous petits pas.

La jeune femme les regarde s’éloigner, pensive. Elle griffonne quelques notes. A l’aube du vingt et unième siècle, Kyõto, la brillante, l’immuable, dirige encore le bal des traditions d’une main virtuose.

La suite de son récit occupe toutes ses pensées. Elle imagine déjà son héroïne se promener ici, dans ce parc. Sera-t-elle seule ou accompagnée ?… Seule, décide-t-elle. Madame M doit prendre de la distance avec cet homme marié, qui ne lui apporte que des ennuis…

Confiante sur la tournure que prend ce nouveau scénario, elle prend son stylo, et commence à écrire :

« Au pays du Soleil Levant, Madame M a posé ses bagages, le temps d’une Danse des Cyprins dorés. Depuis ce matin, elle se perdait avec délectation dans le dédale des rues japonaises. Elle était seule. Délicieusement seule.

De l’autre côté du Pacifique, Ernest avait préféré honorer ses vœux. Pauline l’aura convaincu de rester, songe M à regret. Leur idylle avait si bien commencé, pourtant… l’Archipel des Keys, puis la Tanzanie, l’île de Zanzibar. De si heureux souvenirs !

M haussa les épaules, puis décida de ranger cette pensée dans un tiroir de sa mémoire. Hemingway était un homme à femmes… il n’était pas pour elle, voilà tout.

Sa gaieté revenue, elle s’engouffra rue des Geishas. Ce fut une pluie de kimonos de couleurs qui se déversa avec elle. Durant la journée, ces femmes d’art venaient et allaient, conversaient à l’orée de leur Okiya, la maison à laquelle elles devaient fidélité. Les kimonos de soie, peints à la main ou teints selon l’Art du Shibori, valaient bien plus que le plus beau des bijoux ornant leurs cheveux de jais.

M s’aventura un peu plus loin, le long des allées pavées. Partout, à l’orée des maisons et des échoppes, les idéogrammes japonais s’esquissaient, en un mystérieux jeu de signes qu’elle ne pouvait malheureusement déchiffrer.

Chaque lanterne rouge, lui semblait-t-il, symbolisait l’entrée d’une maison de thé. Ici et là, des rabatteuses l’incitaient à pénétrer à l’intérieur des établissements. La jeune femme finit par se laisser convaincre.

On la fit pénétrer dans un jardin couvert ; une petite fontaine coulait dans un bassin en pierre. Son hôte la mena à l’intérieur. La pièce, étriquée, ne mesurait pas plus de quatre tatamis. La jeune femme prit place aux côtés des autres convives. Ils étaient trois. Deux japonais, et un autre étranger, comme elle.

La cérémonie du thé débuta. Selon la tradition, la conversation fut gardée à son minimum. Les sons de l’eau qui coule, la beauté et la simplicité de la maison, l’odeur de l’encens et du thé matcha la transportèrent dans un autre univers.

A la fin de la dégustation, l’européen fit signe à leur hôte de s’approcher.

« De combien est l’Hanadai, ce soir ? »

Un français, réalisa Madame M. Elle ne s’en était pas rendu compte.

« Pour une danse ? s’enquit l’hôte en retour, dans un français approximatif.

− Pour une danse et un air de shamisen, s’il vous plaît. »

L’hôte se pencha vers l’invité et lui murmura quelque chose que M n’entendit point. Le français, lui, sembla satisfait de la réponse. Il confirma d’un hochement de tête. Aussitôt, l’hôte se retira, et l’écho de son ordre se répercuta dans toute la maisonnée. Puis le calme revint. N’y tenant plus, Madame M se pencha vers l’intéressé, et demanda :

« Qu’est-ce que c’est, l’Hanadai, au juste ?

− Les geishas ne sont pas de simples artistes, vous savez, lui sourit le convive.

− Ah non ?

− Non… elles sont beaucoup plus. Les Geishas sont des fleurs. Les fleurs les plus délicates qui soient. Les clients les paient en argent-fleur. C’est ce que veux dire Hanadai : argent-fleur. »

Au même instant, une geisha, probablement d’une Okiya voisine étant donné sa rapidité d’intervention, fit son entrée dans la petite pièce. Les conversations s’interrompirent. La danseuse vint se placer devant eux et s’inclina, avec déférence. Intuitivement, M inclina elle aussi la tête, pour la saluer.

Sur le visage de la danseuse, la narration semblait toute tracée : blanc poudré, rouge sang, noir nuit… les couleurs de son maquillage ne faisaient que calligraphier ce que la tradition avait ancré depuis des siècles. Madame M, bouche bée, contempla cette incarnation d’un idéal de beauté, où le détail semblait le maître tyrannique. Pendant ce temps, la geisha se saisit du Shamisen, pinça quelques cordes, et se mit à chanter.

« Que dit la chanson ? demanda M, au bout d’un moment, éperdue par le son cristallin de sa voix.

− … rejoins-moi, mon aimé, à la rizière des promises, traduisit le français, au fur et à mesure. Allons sceller notre union près du sanctuaire de Koya. L’un des cent-dix sept temples miséricordieux nous ouvrira bien ses portes, mon aimé…

− Les geishas ont-elles le droit de prendre quelqu’un pour époux ?

− Non, précisément C’est cela qui est si beau…

Et puis la danse débuta. Les pas de la geisha n’étaient que légèreté. Cela semblait tenir davantage de la vocation que de l’apprentissage. Son éventail, qu’elle maniait avec grâce, tournait, tournait, tournait… suggérant, selon les pauses, la sensualité, la pudeur, et toute la poésie de son art. Madame M retenait sous souffle.

Elle danse comme si elle donnait tout d’elle, songea M, hypnotisée par tant de beauté. Comme si elle vendait son âme. »

L’écrivaine range son stylo. La course du soleil rouge s’achève. A vive allure, le train Shinkansen emporte la jeune femme de l’autre côté de la baie Suruga. Tout à l’heure, Le Mont Fuji a fait une brève apparition, entre les nuages. Le célèbre Pic du Lotus veille sur le repos de ses Samouraïs.

Le paysage défile, tandis qu’elle sirote son thé aux Perles. Dans le crépuscule, elle aperçoit enfin les premières lueurs électriques de la grande mégapole, où les princes et princesses naissent et règnent… mais pas seulement. Loin de Kyõto, c’est un autre halo incarnat qui se dessine : celui des Neon Lights. Midnight Tokyo prend son tour de garde.

Le Shinkansen s’immobilise. Avec excitation, elle referme son carnet pour se joindre à la ronde des noctambules. Le voyage de son héroïne et le sien ne font que commencer.

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