La romance du Rêve de Burchell

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Madame M fit courir son stylo sur une page encore vierge, à la recherche d’une inspiration. Depuis ses fenêtres, les reflets de la Seine faisaient miroiter d’un éclat métallique l’imposante architecture du Pont Alexandre III.

Elle posa la plume sur le papier, et débuta.

Ça y est,  elle le voyait, là-bas…

Madame M agita la main en direction d’Ernest Hemingway, et le vit courir à sa rencontre. Son cœur s’accéléra.

Un instant, l’image de Pauline la hanta. Furtif, mais réel. Madame M ne l’avait jamais vue ; qu’en photo. La femme d’Ernest ne savait bien sûr pas que son mari et elle avaient projeté de se retrouver ici, le long des côtes de Zanzibar.

Ce qu’ils faisaient là était interdit, bien sûr, et cette simple idée l’emplissait d’une excitation volubile, recouvrait ses avant-bras d’un tressaillement érectile, et délicieux. Aux yeux du monde, elle n’était rien, personne, que son amante, sa belle amante, et cet anonymat s’insinuait en elle, bouillonnant ; son sang devenait effervescent. La passion s’emparait de sa tête, de son corps, de chaque parcelle de sa peau nue. Elle vivait.

– Madame M, dit Ernest avec une fausse déférence, en s’inclinant galamment.

– Assez… murmura-t-elle, avec émotion, enlacez-moi ! Autour, les pépiements du port ponctuaient leurs retrouvailles, sans les troubler aucunement. Dans la baie, les cargos, tels de gros hippopotames, charriaient vers le continent les merveilles rapportées de la célèbre île aux Epices.

Ernest desserra enfin son étreinte autour d’elle.

Les bagages s’écrasèrent au sol, dans un fracas absolument négligeable, au vu de la situation. Ernest en oublia tout : son chapeau, son costume serré au col, et même sa pudeur. Cette étreinte leur fit oublier tous les vœux de discrétion qu’ils s’étaient promis. Le goût des lèvres d’Ernest, son odeur musquée, éclipsa les derniers doutes de Madame M.

– Vous n’avez pas emmené Capucin avec vous ? badina Madame M, encore troublée de ces embrassades.

– Ma femme s’en occupe.

– Oh… oui, bien sûr.

– J’ai loué une Jeep, fit Ernest brusquement, pour changer de sujet. Cela vous dit de faire un petit tour ? Le soleil va bientôt se coucher.

Comment refuser ? Tout s’enchaîna, et M ne quitta plus Ernest du regard. Ce n’est que lorsque la Jeep s’engagea le long d’un interminable chemin de terre, qu’elle releva pour la première fois les yeux. Un premier village fut bientôt en vue. Des enfants Swahili les rejoignirent par dizaine, entourèrent la voiture, accompagnant leurs soubresauts de rires cristallins ; tandis que les bâtons de bois résonnaient creux, contre la chape. Ils dépassèrent le village. Les rires s’estompèrent. Bientôt, il ne resta qu’eux. Eux, la savane. Des paysages à couper le souffle. La lourdeur de l’air les prenait comme un étau, s’attachait à leurs habits, rougissait leurs épidermes blancs. Avec son foulard de soie, M releva ses cheveux et les noua en arrière, dans l’espoir de capter un soupçon de fraîcheur : c’était ni plus ni moins la mode Garçonne, qui faisait fureur à Paris. Ernest caressa son visage dégagé.

A mesure que le soleil déclinait, la terre aride du dixième parallèle sud se trouvait nimbée de reflets flavescents. Une vague d’humidité brûlante s’exhalait doucement de terre, et c’était comme cent mille perles de rosée tiède qui déferlaient sur leurs corps transpirants.

M ferma les yeux, laissant courir son imagination. L’âme et l’empreinte Swahili s’épanchaient, joyeuses, frivoles, insaisissables, dans l’air de Tanganyika. Elle respira plus fort, emplit ses poumons de cet air magique et pur. Les enfants riaient toujours, elle chercha à se brancher sur leur fréquence pulsatile. Sa pensée caracolait derrière eux, puis avec eux, s’accrochait au châssis de la voiture. Brièvement, elle était comme unie à leurs pensées Masaï.

Malgré sa solide composition, la voiture bringuebalait en tous sens, et c’était un vrai swing que tous deux dansaient, au gré des cahotements. Des daman des roches, surpris par les puissants vrombissements, sortirent de leur cache, de-ci de-là.

– Toujours aussi belle, M, même dans des conditions extrêmes.

M rougit. Heureusement, sous son teint déjà rosi de la chaleur ambiante, Ernest n’y vit que du feu.

– Regardez ! s’écria M.En cette fin d’après-midi, on eut dit que les autruches s’étaient mises à danser un Charleston, toutes ensemble. Elles agitaient leurs plumes comme l’aurait fait la grande Mistinguett aux Folies Bergères. Des zèbres de Burchell galopaient aux côtés de la Jeep, offrant leur flanc art déco, rayé de noir et de blanc, à l’appareil photographique Leica flambant neuf de M. C’était la première année qu’on le commercialisait. Elle en était très fière.

Les troupeaux de Damalisques, ces gazelles aux longues cornes torsadées, convergèrent vers un point d’eau, coupant la route de la voiture.

Un royal guépard les dépassa, telle une étoile du jazz, galopant à plus de quatre-vingt kilomètres-décibels ; dispersant, dans une cacophonie mesurée, cette réunion de cocottes à plumes.

Le Safari se jouait là, devant eux. L’air chaud pulsait dans une symphonie animale. La savane s’éveillait, plus chantante que la salle de la Cigale, plus assourdissante que le café du Dôme ou celui de la Coupole à Montparnasse.

– On se croirait sur le Boulevard Parnasse un samedi à l’heure de pointe, railla M.

– Je hais ces Montparnos, répliqua Hemingway, goguenard.

Il les dispersa d’un coup de klaxon. M rit. Les ombres moirées, dans le soleil couchant, s’écartèrent avec une grâce flegmatique. Ernest arrêta la Jeep au bord de l’étang, et prit M par la taille.

La valse du crocodile les surprit à un moment où ils pensaient être tranquilles. L’alligator jaillit, monstre d’écailles, et happa, dans sa gueule béante, une jeune Damalisque restée au bord. Ernest, bienveillant, plaça une main devant les yeux écarquillés de M. Ils regagnèrent la Jeep à la hâte. L’œil jaune du monstre les accompagna encore un moment.

Enfin, le Grand Rift d’Afrique s’ouvrit devant eux, et le tableau émut M encore davantage qu’un poème d’Apollinaire. Par delà la vallée, de l’autre côté du rift, le Mont Mahale se décalquait dans le ciel rougeoyant. A sa pointe, le soleil disparaissait lentement, couvant comme mille braises incandescentes, en un rythme sans fin.

Comme dans un songe de Stein –cette sacrée Gertrude !– M vit la beauté sourdre à l’état pur devant ses yeux ébahis. Son cœur explosa en une infinité de couleurs crépusculaires. Sans doute Cézanne ou Matisse n’eurent-ils pas fait mieux sur leurs toiles… Ernest lui prit la main. C’était un tableau parfait.

Je voudrais le figer ainsi, songea-t-elle, pour les millénaires à venir…

 

Madame M posa son stylo, pensive. Son personnage avait de la chance.

Elle releva la tête et jeta un regard par la fenêtre. Il faisait nuit. Elle ne s’en était pas aperçue. Au dehors, les éclairages de la Ville Lumière s’étiolaient en reflets cuivre et or, baignant désormais le Pont Alexandre d’une phosphorescence dorée, mystique, qui n’était pas sans rappeler les Roaring Twenties.

Il était l’heure. La nuit n’attendait pas. Pas même elle.

A la hâte, elle enfila son manteau et sortit, comme une ombre, le journal resté ouvert ; sa prochaine aventure littéraire en suspens, à la dernière page.

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