LA ROMANCE LE SECRET D’AKRÓPOLIS

La romance de Madame M est le fruit d’un exercice littéraire : à quoi aurait ressemblé cette collection si elle était une scène des années 20 ? Qu’aurait vécu notre égérie Madame M si elle avait vécu à cette époque ? La romance intègre les noms des 32 références tissus de la collection 2019.

Madame M s’immobilisa sur la plus haute marche. Elle était arrivée – enfin. Les deux caryatides qui soutenaient l’entablement du portique lui adressèrent leur sourire figé dans l’éternité. En colonnes fières, debout depuis des millénaires, elles maintenaient ce lourd fardeau en équilibre sur leur coiffe corinthienne, décorée de feuilles d’acanthe.

Le soleil couleur d’ambroisie brillait à son point culminant. Madame M, pliée en deux, reprit sa respiration. Voilà de longues minutes qu’elle bravait la chaleur autant que sa peur du vide. La jeune femme avait gravi les douze volées de marches d’une traite, décidée à ne s’arrêter qu’une fois au sommet. Et le sommet, le voilà : le temple d’Aphrodite, juché sur les hauteurs de la ville. Quels secrets renfermaient l’acropole ? Elle allait bientôt le découvrir.

Mais d’abord, tel Orphée qui, au sortir des Enfers, ne résista à l’envie de savoir Eurydice toujours derrière lui, Madame M ne résista à celle de contempler la cité grecque qui s’étendait sous ses pieds. Elle prit une profonde inspiration et pivota lentement.

C’était plus beau que dans ses rêves les plus fous. Une mer de toits d’un blanc marmoréen clapotait doucement en contrebas. Un dédale de rues, d’impasses et de squares dotés de fontaines à la gloire de quelque naïade, ces divinités des rivières et des sources.

De part et d’autre des escaliers qui montaient vers le temple, des oasis luxuriantes s’étageaient, en terrasses. Les Jardins suspendus de Babylone avaient-ils seulement été plus beaux ? Mille et une variétés d’arbres, de plantes et de fleurs composaient cette symphonie colorielle et olfactive. Les essences délicates et rares, emportées par une brise légère, se distillaient dans l’air tiède. Les vents d’Ithaque charriaient jusqu’à elle des notes subtiles d’hibiscus, d’olivier et de romarin.

La jeune femme posa sur le paysage un dernier regard empli d’admiration, puis décida qu’il était temps de pénétrer dans le temple – la chaleur l’accablait. Elle se retourna et… un cri d’effroi jaillit de ses lèvres. Son écho se répercuta plusieurs fois à travers les collines environnantes.

Elle n’était plus seule. Surgi de nulle part, un monstre gigantesque gardait l’entrée. Le monstre avait des traits humains. Son corps, ses pattes et sa queue étaient ceux d’un lion dantesque. Et, prenant naissance sous l’épaisse fourrure, deux immenses ailes d’oiseau surgissaient de ses flans gauche et droit. Madame M le reconnut : le sphinx, tel que décrit dans la légende d’OEdipe.

Le monstre, en appui sur ses quatre pattes puissantes, campait dans son rôle de protecteur. Ses ailes étaient déployées au-dessus de sa tête – une tête qu’il avait fort jolie, d’ailleurs. Avec ses grands yeux d’obsidienne, sa bouche charnue, sa coiffe antique, le sphinx était cette divinité animale et mystique, dont les aèdes – ces anciens poètes grecs – louaient la beauté féline et légendaire.

« Qui va là ? » dit le sphinx de sa voix caressante.

Madame M fit un pas en avant, le sang glacé et les paumes grandes ouvertes, en signe de paix.

« Moi, dit-elle. Rien que moi. Je m’appelle M.

— Es-tu là pour percer les secrets d’Akrópolis ? »

Madame M hocha la tête.

« Dans ce cas, voici mon énigme : les plus belles choses de la création sont souvent tout près de nous. Il suffit pour cela d’ouvrir les yeux…

— Que suis-je supposée faire ?

— Ce temple est un labyrinthe. La réponse à cette énigme se trouve en son centre. C’est là-bas que tu dois te rendre.

— Et… si je m’égare ? »

Le monstre à tête de femme tendit sa patte de lion. Suspendu au bout d’une de ses griffes, pendait ce qui ressemblait à…

« De cette bobine, dit le sphinx, tu dérouleras le fil afin de retrouver ton chemin. »

Madame M s’en empara avec précautions. Elle noua l’extrémité du fil au socle d’une caryatide. Puis, après s’être repue une dernière fois de la lumière du jour, comme si elle pensait ne jamais la revoir, elle s’engouffra résolument dans le boyau étroit du labyrinthe.

Elle progressa lentement, méthodiquement, déroulant la bobine telle Ariane avec son fil. Sauf que ce n’était point un homme comme Thésée que la jeune femme s’en allait retrouver – car des hommes, M ne s’embarrassait plus. Non, ce qu’elle comptait découvrir serait, elle l’espérait, bien plus excitant. Et les obstacles que l’on placerait sur sa route, probablement à la hauteur de ce secret habilement gardé.

Dans les couloirs, une odeur de myrrhe flottait, lourde, capiteuse. La myrrhe… cette gomme résine que le dieu Poséidon répandait sous forme de fumigations. Madame M allait-elle croiser tous les dieux de l’Olympe en ce lieu immémorial ?

Des échos de toutes sortes lui parvenaient au coeur du dédale. D’abord, elle perçut des murmures. La magicienne Circé, peut-être ? Madame M tourna à l’angle d’un couloir, et les chuchotements s’envolèrent : M n’était pas l’un de ces héros venu partager la couche de l’enchanteresse… sans doute celle-ci s’était-elle désintéressée d’elle.

Dans ce couloir-là résonnaient des clameurs lointaines, telle une foule en délire durant les jeux d’Olympie. Elle s’attendait presque à voir surgir des héros s’affrontant à la lutte ou au lancer de javelot. Il n’en fut rien.

Dans le couloir suivant, Madame M perçut d’étranges grognements. Elle pressa le pas, le ventre noué par l’angoisse. M était prête à tout voir, à tout entendre. Mais elle ne se sentait pas le courage d’affronter un animal aussi féroce que le Lion de Némée ; ni un monstre aussi terrible que le Minotaure.

Soudain, un bruit de galop résonna derrière elle. M se retourna, les battements de son coeur calqués sur le staccato des sabots. Un bélier gigantesque doté d’ailes apparut au bout du boyau. C’était Chrysomallos, le bélier chassé par Jason. Le bélier ailé fonça droit sur elle, sa toison aux éclats d’or étincelant de l’échine jusqu’aux pattes. Madame M s’élança à son tour. La fin du couloir était proche. Elle n’avait qu’à passer dans le couloir suivant, et le bélier cesserait de la poursuivre, elle en mettait sa main à couper.

Alors qu’elle dépassait l’angle, la bobine s’enroula autour d’une de ses chevilles, et la jeune femme s’affala de tout son long, les pieds emberlificotés, face contre poussière.

« Qui est-ce ? »

M releva lentement la tête. Morphée, le dieu des Rêves, lui jouait-il des tours ? L’une des Moires de la mythologie – Clotho, celle qui tisse le fil de la vie – était penchée sur elle, son unique orbite frontal et dépourvu d’oeil s’ouvrant comme une plaie entre ses deux sourcils. Derrière, ses deux soeurs, Lachésis, celle qui déroule le fil, et Atropos, celle qui le coupe, faisaient barrage.

« Qui est-ce ? répéta la moire aveugle.

— Mon nom est M. Je dois gagner le coeur du labyrinthe. Me laisserez-vous passer ?

— M… répéta la moire. M comme malheur. M comme mauvaise augure. Non, M, tu ne passeras pas.

— Et Si je passe quand même, dit Madame M avec bravade, comment pourrez-vous m’arrêter ? Vous n’y voyez rien.

— Alors mes soeurs mettront un terme à ta vie de mortelle. Et nulle part ailleurs tu n’iras plus. »

Entre ses longs doigts crochus, la seconde moire, du nom de Lachésis, fit apparaître un long fil épais et brillant – la vie de Madame M. Atropos, la plus cruelle, en approcha malicieusement la pointe de ses ciseaux. Risquant le tout pour le tout, M lança :

« Attendez ! Moi aussi, j’ai un fil. Le fil du destin. Si je faillis à le dérouler jusqu’au coeur du labyrinthe, le destin des hommes, des Dieux et de toutes les divinités enfantées Page | 57

par eux sera en danger. Les vôtres également.

— M comme mensonge ! » hurla la moire.

Clotho voulut voir le fil. Madame M le lui laissa toucher. Les moires prirent peur et se rangèrent sur le côté. La voie était libre. Alors qu’elle s’éloignait, Clotho lui dit :

« La salle que tu cherches se trouve juste après. Te voilà arrivée au terme de ton périple. Puisse la Déesse te délivrer de ton fardeau. »

Clotho n’avait pas menti. Sur la gauche, cernée par quatre hauts murs, s’ouvrait une salle gigantesque. Le centre du labyrinthe. Des canaux emplis d’une eau limpide y serpentaient, décrivant sur le sol dallé de marbre d’infinis méandres grecs. La scène était un poème d’Homère : de nombreux personnages de l’Odyssée semblaient s’être donnés rendez-vous. Sur la droite, un éphèbe d’une grande beauté – Narcisse peut-être ? – était penché au-dessus des eaux, absorbé dans la contemplation de son propre reflet. Sur sa gauche, un cortège de Néréides se baignait, jouant, s’éclaboussant joyeusement, sous le regard courroucé de Cybèle, la grande Magna Mater, déesse et Mère des dieux.

Au centre du méandre, la déesse Aphrodite, maîtresse en sa demeure, se dressait de toute sa splendeur. Elle était nue, comme au premier jour de la création ; comme la Vénus née du coquillage de Boticelli. L’eau de ses cheveux ruisselait sur son corps. Un splendide Phénix était perché sur son épaule. Elle l’attendait.

La jeune femme s’approcha et s’inclina respectueusement. Entre ses mains, la déesse tenait une bobine de fil en tous points identique à celle qu’elle-même avait déroulée jusqu’ici. La déesse lui dit :

« Les plus belles choses de la création sont souvent tout près de nous. Il suffit pour cela d’ouvrir les yeux. » C’étaient les mêmes mots que ceux prononcés par le Sphinx à l’entrée du labyrinthe.

« Je… je ne comprends pas » dit M, avec dépit. Aphrodite sourit. Son sourire était un éclat de soleil.

« Laisse-moi te montrer, dit la déesse de beauté. Mes soeurs ? ».

Derrière Aphrodite surgirent Aglaé, Euphrosyne et Thalie, les trois Grâces de la mythologie, aussi dévêtues que l’étaient les grâces du tableau de Raphaël – à ceci près qu’elles ne tenaient pas de pomme. Elles entourèrent la déesse et lui prirent la bobine des mains. Il se passa alors quelque chose que Madame M ne comprit pas.

Les trois grâces se mirent à chanter et à danser, de plus en plus vite, en une ronde joyeuse et effrénée. Le Phénix s’envola, lançant un cri qui tintinnabula comme une pierre précieuse. Et, à mesure que la voix cristalline des grâces s’élevait, un habit chatoyant se tissait comme par enchantement sur le corps nu de la déesse.

La bobine tomba au sol avec un bruit sourd. Le fil avait disparu, ne restait que le rouleau cylindrique. Désormais, sur le corps d’Aphrodite, une sublime étoffe aux reflets moirés, changeants, tombait parfaitement. Le drapé miroitait telle une pluie de diamants dans la lumière divine. Il coulait comme une rivière entre les seins et sur les hanches de la déesse, habillant ses courbes faites pour l’amour.

Les plus belles choses de la création sont souvent tout près de nous. Il suffit pour cela d’ouvrir les yeux… Madame M venait de résoudre l’énigme.

L’écrivaine rouvrit les yeux. Combien de temps s’était-elle s’assoupie sur ce banc ? Devant elle, le disque solaire s’embourbait à mi corps dans la narse azurée de la Méditerranée. Tel un sublime appariement d’Hélios avec Poséidon, la fusion de l’élément liquide avec l’astre flamboyant, la jeune femme assista à la lente disparition du soleil derrière la ligne d’horizon, installée dans les jardins de la villa.

Dans le dos de la jeune femme, une large façade peinte à la chaux étincelait dans la lumière du couchant : la Villa Kérylos, cette impressionnante demeure construite à flan de falaise. Son architecte du début du siècle dernier l’avait voulue sur le modèle des villas de la Grèce antique. Sur la gauche, quelqu’un s’approcha silencieusement. Madame M sursauta. C’était la guide.

« La villa ferme ses portes, Madame.

— Oh, bien sûr. Je m’en vais. »

Elle se leva et prit la direction de la sortie, mais se ravisa au dernier moment ; revint sur ses pas. Elle avait oublié son carnet. Celui-ci l’attendait sagement, sur le banc. Elle le ramassa et le serra contre elle. Sa belle héroïne, Madame M, se trouvait alanguie entre ces pages. Ce soir, l’écrivaine reprendra son travail d’écriture. Or ce rêve qu’elle venait de faire, dans la mystérieuse cité d’Akrópolis, lui avait inspiré sa prochaine histoire.

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