La romance de Paris Festive

photo inspiration PFAu 171 Boulevard de Montparnasse, devant le café de la Closerie des Lilas, XIVème arrondissement de Paris.

Le chauffeur stoppa la voiture devant le grand café, et M jeta un regard inquiet à travers le carreau. Mais la pluie tombait drue au dehors, et ruisselait par trop sur la voiture pour que la jeune femme put distinguer, entre les gouttes, autre chose que les lumières vacillantes du lieu.

– Etes-vous certain que nous sommes bien au bon endroit, Edouard ?

M se remémora la description qu’on lui avait faite de la Closerie des Lilas, dans le célèbre quartier du Mont Parnasse, à Paris : sa terrasse ombragée, lui avait-on conté, fort agréable, du printemps jusqu’à l’automne, s’entourait de tonnelles ployant sous les lilas en fleur, et les fragrances florales se distillaient dans l’air ; suaves, presque épicées.

– Tout à fait sûr, Madame, soutint Edouard avec un sourire rassurant. Veuillez ne pas bouger, je viens vous ouvrir.

M distingua Edouard faire le tour de la voiture sous des trombes d’eau. La portière s’ouvrit alors, et la jeune femme put s’appuyer sur la solide épaule du chauffeur, pour sautiller entre les flaques. Une vague de chaleur l’envahit quand elle pénétra à l’intérieur du lieu. Le rouge lui monta aux joues, tandis que ses vêtements se transformaient en un carcan moite et spongieux, et elle ne sut pas bien auquel des deux il fallait l’attribuer : l’humidité du dehors, ou bien la moiteur étouffante du dedans.

Le tombé de rideau s’écarta, tandis qu’un garçon de café l’accueillait poliment.

– Bienvenue à la Closerie des Lilas, madame. Puis-je vous débarrasser ?

Nous étions mardi. Le café était bondé. Aussi loin qu’elle tenta de se souvenir, M n’avait jamais assisté à telle réunion iconoclaste, de bourgeois chics et de désargentés, d’artistes et de danseuses, de snobs et d’intellos, de peintres et d’écrivains.

M dépassa l’entrée envahie de chapeaux, tandis que ses habits à elle venaient se mêler aux brocarts de soie, aux capes de zibeline et aux cols de fourrure des Montparnos. Elle commença d’avancer à tâtons sur le dallage de mosaïques glissant, pour atteindre le centre de la pièce. Sur les murs, des esquisses au fusain s’étalaient partout et dans les sens. Son reflet passa de glaces en miroirs, s’échelonnant entre les lambris de bois, de cuir et d’or, les roses stylisées et les palmettes Art déco.

Ce lieu était en fait empli d’hommes et de femmes qui défrayaient la chronique dans le Tout-Paris, et s’étalaient en première page des journaux. M avait bien conscience d’avoir pénétré dans l’antre des artistes, théâtre des pensées de toute une époque, plus grand épicentre des arts et des lettres, et dans la grande lignée du célèbre Bal Bullier.

Elle croisa notamment le regard de Kiki, fausse pudibonde, puis celui de Mistinguett, la danseuse de Music-hall, perdue sous ses bijoux et ses fourrures, et M se demanda comment elle faisait pour ne pas suffoquer.

Enfin, son pied lui signala qu’elle avait atteint la piste de danse et son carré de parquet lustré. Ici, les couples se désarticulaient au son du Charleston. Elle se sentit brusquement happée au passage, et se retrouva à danser elle aussi. L’homme était jeune et blond, la mâchoire carrée et le front haut et étroit. Il la regardait avec plus de curiosité que d’intérêt. Ce qui la rassura.

– Scott Fitzgerald, se présenta l’homme, affable, entre deux de pas de danse. C’est la première fois que vous venez ici ?

M acquiesça, déjà essoufflée. Elle s’apprêtait à lui retourner la question, quand elle songea, à en juger par sa confiance et son ton causant, qu’il devait être un grand habitué. Soudain, un cri plaintif retentit, derrière eux. Une blonde à la coupe garçonne les dévisageait d’un regard noir.

– Zelda, ma femme, marmonna l’homme, emprunté.
– Allons à la Rotonde, veux-tu ? ordonna ladite délicieuse, en dardant sur l’homme deux mains avides, qui l’arrachèrent de M. Ou bien à la Coupole ! Il y a trop de racoleuses ici !…

M en profita pour s’éclipser, mine de rien. Elle traversa la salle à nouveau, et les bribes de voix de la blonde s’évanouirent derrière elle. L’orchestre jouait dans un coin des airs de jazz et de black bottom, mais M ne cherchait plus qu’une chose : s’étendre sur les banquettes de moleskine rouge, et souffler un peu. Elle n’eut pas ce loisir. A peine se fut-elle laissée tomber derrière une table, que l’homme assis à sa droite se tourna vers elle. En guise de présentations, il questionna, de but en blanc :

– Avez-vous peur de la mort, mademoiselle ?
– Pardonnez-moi ?… bredouilla M, en relevant la tête. Non je ne… enfin bien sûr, toujours un peu !… Enfin, je suis encore jeune, heureusement …

Elle ne voyait pas du tout où l’homme voulait en venir.

– Voyez-vous, dit-il lentement, l’amour est la seule chose qui me fisse sentir vraiment immortel. Or, quand je vous vois, là, si belle, à côté de moi, il m’est permis de croire que la mort n’aura jamais plus d’emprise sur moi.

M le dévisagea avec une timide curiosité. Il était beau. Sa peau était dorée, ses cheveux noirs, ainsi que ses yeux. Et surtout, le regard sombre et profond qui l’enveloppa toute entière lui donna le sentiment que jamais plus, elle ne devrait avoir peur de qui que ce fut. Ils commencèrent de discuter, de tout et de rien. L’homme s’appelait Ernest. Ernest Hemingway.

– Connaissez-vous l’île de Key West, chère M ? lui souffla le magnétique Ernest, alors que, déjà sa main effleurait le creux de son bras, la faisant frissonner. Je rêverais de pouvoir vous y emmener.
M rougit. Mais, entre deux balbutiements de plaisir, son regard s’attarda sur la pendule. Il était l’heure, et elle songea qu’Edouard devait l’attendre dehors. Elle se leva à la hâte, lui promettant de revenir ; et en se le promettant à elle-même plus encore.

Dehors, la pluie drue avait en partie cessé. Ne dansaient plus, sur la chaussée, que de petites gouttelettes, dont le martèlement résonnait aux oreilles de M comme les promesses d’amour d’Ernest. Tandis que la nuit s’auréolait d’un flou enchanteur : les lumières de la ville. A ses yeux, Paris était la plus belle ville du monde.

 

A noter que cette romance est le fruit d’un exercice littéraire, à notre initiative et écrite à posteriori : en d’autres termes, à quoi aurait ressemblé cette collection si elle était une scène des années 20 ? Qu’aurait vécu notre égérie Madame M si elle avait vécu à cette époque ?
De fait, chaque nom de produit rend hommage à la romance de « Paris Festive ». Pour plus de détails, cliquez ici.

 

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