La romance le Chant du Kayapó

« Ils marchaient depuis des heures, à travers la forêt, quand un rayon de soleil se coula furtivement, sur le visage de Madame M. De l’or liquide, pensa-t-elle. C’était la première percée entre les arbres, depuis leur départ ce matin.
M plissa les yeux et cueillit cette offrande avec l’âme d’un Chercheurs d’Or.

Le guide fit une halte, ce qui permit à la jeune femme de reprendre son souffle. Il lui tendit la gourde, et la jeune femme but goulument. Leur duo s’était mis en route tôt dans la nuit, bien avant que le lever du jour ne pare le ciel de corolles ensanglantées.

A l’ombre des cimes, dans l’intimité de l’Eldorado vert, une étuve humide, étouffante, entretenait une vie luxuriante qui émerveillait la jeune femme. Un petit chahut lui fit lever les yeux. C’était un ravissant Ballet de Colibris dont les trilles joyeux égayaient ce coin de la forêt. La saison sèche devait être celle des amours.

Un peu plus loin, les arbres s’agitaient, les brandes pliaient sous un poids inconnu. Deux jeunes singes en goguette firent leur apparition. Durant un instant, M s’amusa de leurs jeux, de leurs papouilles et de leurs courses poursuites, en équilibre sur les grosses branches.

« Ouça » dit le guide en portugais.

Cela voulait dire écoutez. M tendit l’oreille. A travers la végétation dense, un grondement sourd leur parvenait. Intimidant, guttural. Le souffle d’un ogre tapi à la lisière des grands arbres. Une onde de fraîcheur l’enveloppa peu à peu. Elle déposa un fin voile d’eau sur le satin de sa peau. Elle désaltéra son corps, lui qui marinait, depuis plusieurs heures, dans le jus tiède et moite de l’Amazonie.

« Qu’est-ce que c’est ?

O rio canta » dit le guide, et ses iris brillaient de mille gerbes de malice.

Ils reprirent leur marche, droit vers la lumière, et vers cette source de fraîcheur, traçant leur route à travers un enchevêtrement inextricable de lianes. Du bout de son bâton, l’amérindien battait la sylve avec férocité. Madame M se douta qu’il mettait en fuite les bêtes les plus horribles. Des images furtives prenaient sa conscience en otage : elle pensait à une mygale. Pire, à un Anaconda géant. Elle balaya ces cauchemars d’un geste de la main. Elle avait toute confiance en son guide. Elle s’en remettait entièrement à lui. Elle n’avait pas d’autre choix.

A peine eurent-ils jailli des frondaisons, que Madame M s’immobilisa ; subjuguée.

Elle était là. L’Amazone. La grande Enchanteresse. Le plus long des fleuves terrestres. Le plus puissant aussi. Il en émanait un souffle de vie brutal, animal. Et pourtant, sous le soleil au zénith, ses eaux se languissaient, dans un scintillement d’ocre jaune, en un écoulement paisible, inébranlable.

Le guide aussi laissait voguer son regard sur l’immensité liquide. Les eaux du fleuve miroitaient telles deux topazes, dans ses petits yeux plissés. Ces Regards Croisés, de l’homme au fleuve, et du fleuve à l’homme, en disaient long sur l’affection du vieil indigène. Il murmurait :

« Minha terra… Minha bela terra do Brazil… »

Ils remontèrent le fleuve pendant encore une heure. Puis, comme si le guide avait chronométré leur progression, comme s’il avait méticuleusement compté leurs pas, il s’enfonça de nouveau sous la sylve verte, Madame M péniblement à sa suite.

Alors ils apparurent. La Tribu de l’aube émergea de la végétation. Les Kayapós.

Le cœur de Madame M explosa en un million d’atomes de joie. Elle les avait rêvés, depuis si longtemps. Elle ne venait que pour eux. Pour les rencontrer, apprendre à les connaître, et pour pouvoir parler d’eux à son retour en Europe.

Tous voulurent lui toucher la main. Ils se mirent en file indienne. Ils n’étaient pas si nombreux. Cinquante, soixante peut-être, dénombra la jeune femme. Quelques pièces de tissus colorés habillaient leur intimité la plus stricte. Pour le reste, ce peuple allait nu, les enfants, les hommes, même les femmes.

Les Kayapós étaient moins matérialistes que spirituels. Si leurs habits d’apparat étaient simples, c’est parce qu’ils s’habillaient avant tout de mots, de symboles. Sur leurs figures, sur leurs corps, des tracés soignés, composés de rouge et de noir, contaient leurs rêves, leurs espoirs, leurs croyances, leurs cérémonies, les êtres qui leur étaient chers. Madame M aurait aimé savoir déchiffrer ces Peintures de Paix. Le guide, probablement, savait. Après tout, il était des leurs.

Les plus vénérables arboraient des tissages raffinés, des parures précieuses entrecroisées de pierreries, parfois une grande Plume de Toucan. Ces créations ornaient leurs gorges, leurs épaules, leurs hanches. Les guerriers étaient reconnaissables au masque de bois sculpté, sombre et cornu, comme des carapaces de tortues Mata-Mata, qui dissimulait en partie leurs traits burinés.

La forêt, comprit Madame M, fournissait à ce peuple tout ce dont il avait besoin : leur nourriture, leurs vêtements, leur matière première. Les Kayapós étaient des dégustateurs d’Amazonie, des tisserands de la nature, des orfèvres verts. Ils étaient les apothicaires de cette Terre des Remèdes. Ils étaient les amants de la Terre d’Emeraude. A son tour, elle s’inclina respectueusement, intimidée par ce savoir-faire et ce savoir-être ancestraux, transmis de génération en génération.

Le chef Kayapó se présenta à Madame M. Il lui offrit un de ces saluts respectueux qui font frémir le cœur.
Ses yeux étaient son sourire. La jeune femme comprit qu’elle était la bienvenue.

A la tombée du jour, Madame M fut conviée au grand rite de l’appellation. Il s’agissait de l’événement le plus important, dans la vie d’un membre Kayapó, avec celui de la réincarnation : le début et la fin. La jeune femme était la première étrangère à avoir la chance d’y assister. Elle savait qu’elle aurait lieu, aujourd’hui même. Elle avait fait le déplacement tout spécialement.

Versé dans le creux d’une branche évidée, un breuvage passa de mains en mains. Quand il lui parvint, M jeta un regard interrogateur à celui qui l’accompagnait.

« Vous devez boire, dit l’amérindien. C’est une marque de politesse, et un grand honneur qu’ils vous font : ce nectar a été cueilli sur l’Arbre des songes. »

Alors elle but. Aussitôt, ses muscles se détendirent. Son esprit sembla s’ouvrir, à une infinité de possibilités nouvelles. Possibilités autour d’elle, avec ces gens, et puis ailleurs, dans le vaste monde, jusque dans le ciel, ce ciel étoilé qui leur faisait honneur, ce soir, en leur jetant sa grande clarté de constellations.

Au milieu de ce cercle resserré, formé des Kayapós, du guide et de Madame M, deux jeunes garçons et une fille, âgés de quatre, six et sept ans, allaient se choisir un nom, inspiré de la nature, d’un animal, ou d’éléments cérémoniels. Ils avaient un nom, alors ils étaient.

La fête commença. Tour à tour, chanteurs et danseurs entrèrent dans une transe langoureuse. Dans leurs yeux se succédaient de Douces hallucinations, provoqué par le breuvage que tous avaient bu. Et leur mélodie ensorceleuse se muait en un tumultueux chant des esprits, que les Kayapós appelaient en renfort, pour honorer les trois nouveaux membres de la tribu.

Les danses mettaient un air de samba dans le cœur de la jeune femme. Les aigus des flûtes de bambou, le frappement sourd sur les tams-tams de peau la grisait. C’était comme l’orage, le clapotement de la pluie sur les feuilles.

Le chant des Kayapós, surtout, secouait tout son corps, comme si on une flèche de curare l’avait transpercée de part en part. C’était un chant pur comme le cristal de roche, des voix enrobées de velours et de poudre de cacaotier.
Le chant lui inoculait un venin de tendresse, un frisson d’extase.

Plus M côtoyait les Kayapós, et plus elle les aimait. »

L’écrivaine referme son petit carnet. Elle a pris place devant Ethnias, la plus grande peinture murale au monde, qui lui renvoie les visages de quatre ethnies, les Mursis d’Ethiopie, les Karens de Thaïlande, les Samis d’Europe, les Huli de Papouasie Nouvelle Guinée, et les Tarpajos du Brésil. Il n’y avait qu’un artiste brésilien, Eduardo Kobra, pour réaliser une telle œuvre de rue. Certes, cette fresque ne dépeignait pas les Kayapós. Mais qu’importe. Les Kayapós étaient dans sa tête. Ils sont dans ces lignes qu’elle vient d’écrire.

La jeune femme est venue pour une amourette. Une Idylle à Rio, cela sonnait bien pourtant. Maintenant cette romance est terminée. C’est un mal pour un bien. Elle va pouvoir mettre à profit le temps qu’il lui reste pour voyager. Ce soir, elle quittera ce Tendre Ipanema, le quartier chic dans lequel elle résidait. Dès demain, elle sera à Salvador de Bahia. Dans trois jours, à Recife. Dans cinq, à Fortaleza. Et, dans huit jours tout au plus, elle ira cueillir les Perles du Désert dans la région de São Luís. Comme elle a hâte !

Et puis, elle n’est pas vraiment seule… Madame M, son héroïne de fiction, la suit partout dans ses pérégrinations.

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